• Alain Durand

Une histoire familiale


Je termine la patine d’un encadrement. Ma table de travail est parsemée de flacons divers et autres pinceaux, chiffons et gants que j’ai encore une fois omis d’enfiler. Il fait bon. Une odeur de solvants flotte dans l’air. La porte s’ouvre, un monsieur s’avance vers moi, un sac plastique à la main.


« Bonjour, j’ai une peinture un peu sombre. Elle n’a pas de valeur mais j’y tiens, elle vient de mon grand-père. »

C’est une belle huile sur panneau, une peinture hollandaise très bien réalisée et, avec l’effet du temps, très sale. Le vernis a joué son rôle protecteur. On devine tout juste les nuances de couleurs. Après quelques tests pour fabriquer la solution qui va permettre de dissoudre le vernis oxydé, je nettoie le tableau puis applique deux couches de vernis avec un effet satiné. La signature est parfaitement lisible, je m’y intéresse. La côte est intéressante. Je donne l’information à mon client qui, surpris, m’en apporte deux autres aussi sombres que la première. Elles aussi présentent une côte non négligeable. Finalement, il me demande de passer chez lui, à Arras.



Chirurgien de profession – je tombe en arrêt devant un porte-manteau réalisé avec des prothèses de hanche !-, il me fait visiter son intérieur en présentant une dizaine de tableaux qui font partie de son histoire familiale. Tous ont besoin d’un nettoyage, certains présentent des blessures au niveau de la toile, la plupart des encadrements ont des chocs. Que leur histoire est singulière !


Tout commence à la fin du XIXème avec la naissance de son grand-père aux environs du mont de L’Enclus, dans les Ardennes flamandes. Etant le 14ème d’une fratrie de 17 enfants, il doit quitter le foyer familial à sa quatorzième année pour gagner sa pitance. Pieds nus, sa paire de chaussures autour du cou pour ne pas les user, il prend la direction de Lille. Sur place, il vit de petits boulots dont notamment le nettoyage de bocaux et autres petits travaux chez un dentiste. A cette époque, il ne fallait pas le baccalauréat pour créer son cabinet. Il décide donc de s’inscrire aux cours du soir.




Devenu dentiste, il bourlingue quelques temps dans les Mines aux environs de Lens puis s’installe à Lille, au Square Jussieu (actuellement Square Foch). Cette grande demeure sera d’ailleurs réquisitionnée en 1914 et 1940 par les officiers allemands. Devenu une référence dans son métier, toute la bourgeoisie locale vient se faire soigner chez lui. Travailleur acharné – opérationnel dès 5h00 du matin et jusque 18h00 - Il l’est tout autant pour les parties de cartes dans les estaminets de la Grand’Place. Il fait la connaissance de peintres comme Jamois dont il se liera d’amitié. Au gré de ses rencontres, il acquiert quelques tableaux, certains en rapport avec des lieux de vie, lesquels vont traverser le temps et être le témoin d’un parcours exceptionnel. Comme le formule si bien un philosophe qui me fait découvrir à petits pas la poïétique : « Je n’expose pas des tableaux, j’expose des peintres ».


C’est un pêcheur d’anguilles !


Lors de la restauration de ce superbe tableau, un de mes clients réguliers passe me voir et affirme d’une voix enjouée en pointant du doigt ce dernier : « c’est un pêcheur d’anguilles !, tu sais pourquoi ? Regarde l’intérieur du parapluie : les traces de couleur vertes. Ce sont des traces d’anguilles. Jadis, ces pêcheurs confectionnaient une pelote de vers de terre au bout d’une fine cordelette attachée à l’extrémité d’un simple roseau. Ils trempaient alors la masse de lombrics dans le courant et relevaient la canne d'un coup sec. L'anguille surprise, n'avait pas eu le temps de lâcher sa proie et chutait dans le parapluie, piège dont elle ne pouvait remonter les parois. » Vous savez tout !

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