• Alain Durand

Un artiste doit-il être engagé? : la contreverse GOYA.


El dos de mayo - Source: Commons Wikimedia

Il y a quelques semaines, j’ai parcouru avec délectation un propos de M Laurent Wolf, critique d’art et responsable du Samedi Culturel, supplément hebdomadaire du quotidien suisse Le Temps. Intitulé « Les leçons de Goya », il met notamment en perspective le peintre, son œuvre et le contexte historique extrêmement troublé de son époque et élargit le débat en s’interrogeant sur la notion d’engagement de l’artiste.


Saturno devorando a su hijo - Source: Commons Wikimedia

Personnellement, je n’ai jamais réussi à appréhender l’œuvre de Goya dans sa globalité. Il y a le Goya des multiples portraits flatteurs, des fêtes populaires joyeuses, des décors d’appartements et enfin, celui des « Caprices », des « Désastres de la Guerre ». Celui encore des célèbres Peintures Noires, peintures de souffrance, des hôpitaux et asiles de fous et autres misères de ses congénères de l’époque. Qui était-il réellement ?
















El tres de mayo - Source: Commons Wikimedia

Pour rappel, le contexte historique de l’époque est trouble. En décembre 1807, Napoléon envahit l’Espagne pour atteindre le Portugal, allié de l’Angleterre, et ainsi instaurer un blocus continental. Il en profite pour imposer son frère Joseph sur le trône d’Espagne. Le 2 mai 1808, quelques soldats français sont attaqués par des habitants de Madrid, sans qu’il y ait le moindre mort. Les représailles sont féroces. 43 madrilènes arrêtés lors de l’émeute sont exécutés sans jugement la nuit suivante, celle du 3 mai. C’est ce massacre qui est dépeint dans la célèbre toile « El tres de mayo ».


Quand on voit la puissance émotionnelle de ce gigantesque tableau de 266 x 345 cm - les personnages sont peints à taille réelle -, nul doute que l’artiste devait être présent. Ce ne fut pourtant pas le cas. Non seulement Goya n’a pu entendre le moindre coup de feu, il est sourd depuis environ 1792, mais en plus, son attitude est pour le moins équivoque. En 1813, lorsque Napoléon rappelle ses troupes et abandonne l’Espagne, son frère Joseph quitte le trône, suivi par des dizaines de milliers d’Espagnols, collaborateurs de l’occupant français. Ferdinand VII restaure l’ancien régime et commence une campagne d’épuration. Goya sent le souffle du boulet. En 1808, il avait juré « amour et fidélité » au roi Joseph et avait réalisé le portrait de bon nombre officiers. Il s’active donc pour convaincre Ferdinand VII de sa loyauté et lui propose la réalisation de toiles à la gloire des révoltés. Avec l’appui de multiples témoignages, Goya peint cette scène en 1814. Vous l’avez saisi, le personnage est complexe. Que penser de son attitude ?


« L’œuvre de Goya et l’histoire de cette œuvre sont une leçon sur la place de l’artiste dans la société, sur son engagement dans la vie politique, sur les pouvoirs et les impuissances de l’art. Que peuvent l’art et les artistes avec leurs moyens d’expression ? Rien. Telle est la première leçon de Goya. Il n’a rien changé au cours de l’Histoire. Il en a subi les détours. Il a été contraint de se plier aux pouvoirs qui passent pour continuer à peindre, à dessiner, à graver, sinon il n’aurait rien fait et l’on n’en verrait rien ; on n’aurait pas à en parler ni à s’interroger sur son destin personnel » selon Laurent Wolf. Est-ce si simple ? Peut-on tout balayer d’un revers de main ? « Tout. Telle est la seconde leçon de Goya, ses images nous sont familières. Elles ont construit notre vision du monde réel ». Pour la plupart, elles sont hélas encore d’actualité.


« La question Goya est d’actualité. On s’est beaucoup interrogé et l’on s’interroge encore sur l’engagement des artistes. Sur la prétendue duplicité qui les fait participer au monde du luxe, fréquenter les puissants et les riches qui sont leurs collectionneurs, travailler pour les Etats qui sont leurs commanditaires, se livrer à des provocations entre les murs d’institutions qui les protègent et videraient ces provocations de leur substance. Duplicité, calcul, carrière ? Si c’était vrai, il faudrait mépriser Goya car il a tout à la fois fréquenté les puissants, assuré la pérennité de son œuvre en les servant, et laissé une ribambelle d’images qui font date parce qu’elles montrent le caractère irréductible de son projet personnel. Or on l’admire, on ne peut que l’admirer car ce qu’il nous montre rend plus lucide, plus apte à faire face à l’existence, à ce qu’est vraiment l’existence sans les illusions qui aveuglent. Ce Goya-ci ne condamne pas ce Goya-là. Ni l’un ni l’autre ne prennent la pose. Il n’a pas été le complice de ses maîtres. Il n’a pas porté l’intransigeance de son œuvre privée comme un drapeau où serait inscrit « je suis bon » ». Alors, d’accord ou pas d’accord ?


« Toute la peinture est dans les sacrifices et les partis pris » Francisco Goya. Selon quel prisme ?


Sources : « Les leçons de Goya », Laurent Wolf – Le Temps

« Le roman de la Peinture moderne », Jacques Gagliardi - Hazan

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