• Alain Durand

La belle histoire d'une transmission


Avant restauration

Il pleut. Il fait froid. La porte de mon atelier est fermée. Je nettoie une huile sur toile, un pêcheur d’anguilles. La porte grince. Le pas hésitant, une dame emmitouflée s’avance vers moi, un sac plastique dans la main droite.

« Ah, vous faites ça aussi ? »

« Oui, je redonne une seconde vie à des tableaux oubliés. »

« Parce que j’en ai un qui le mériterait bien aussi. »

« Qu’est-ce qu’il représente ? »

« Je ne sais pas. »

« Comment ça, vous ne le savez pas ?! »

« Ben non. Il est noir. »

« Et vous l’avez depuis quand ? »

« Je ne sais pas. »

« Comment ça, vous ne le savez pas ?! »

« Ben non. Il est transmis de génération en génération, dans son carton. »

« Amenez le moi. »

« Trop lourd. Passez ! Vous ».

Nous prenons rendez-vous un soir, après la fermeture vers 20h00.


Le jour J, je me présente devant son immeuble.

A l’interphone, cette même voix enjouée : « C’est au second, au fond, à droite. »

« Bonsoir monsieur. »

« Il est au fond de ma chambre. »

Je m’empare du carton et déballe l’œuvre sur la table de son salon. L’éclairage n’est pas bon, mais qu’importe. La toile est vraiment marron/noir. On devine des formes. Aucune couleur. Aucun contraste.


Déchirure toile


La toile de jute est déchirée sur 15 cm dans la partie basse.












Je retourne le tableau. Le châssis est à arêtes saillantes. La toile fait corps avec ce dernier.
















Bon, il y a visiblement du travail. Je rédige les papiers et prends le tableau avec son carton pour un diagnostic complet dans mon atelier:

Le châssis est fixe (les châssis à clés sont apparus à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle). Il est sale mais ne présente pas de trous de vrillette, ni autres dégâts dus à d’autres insectes xylophages comme la termite. La saleté a patiné le bois. Il présente de nombreuses éraflures liées à de mauvaises manipulations.

La toile, légèrement oxydée par endroits, s’est déchirée sur 15 cm dans sa partie inférieure du fait de la tension exercée par l’arête vive du châssis.

La couche picturale ne révèle rien d’anormal. Elle possède une bonne adhérence. La couche est fine avec quelques empâtements.

Le vernis est complètement oxydé, rigide et cassant. Un chanci (voile blanchâtre) est visible sur certaines parties de la toile. Présence également de quelques excréments d’insectes.

L’examen de l’œuvre aux rayons UV permet de valider qu’il n’y a aucun repeint.



Après cet examen qui révèle certains problèmes dus au vieillissement, je me concentre sur la réalisation de la solution adaptée aux couches de cires et autres vernis qu’il faut enlever. Avec des tampons de coton, je commence par nettoyer le visage de la silhouette centrale. Quelle émotion ! Des couleurs chatoyantes, un bleu « Champaigne ». Extraordinaire. Il s’agit de la « Sainte Vierge ». Plus tard, je la découvrirai au milieu de deux anges et différents angelots (je pense qu’il s’agit d’une œuvre du XVI ou XVIIème siècle. L’œuvre n’est d’ailleurs pas signée, très courant à cette époque).

La toile mise à jour, je m’attaque au nettoyage du châssis puis à la réduction de la déchirure (2). Totalement réparée, les manques reconstitués, la toile vernie, je contacte la cliente pour la livraison.

Que nenni !

Elle choisit de venir chercher son tableau avec un groupe de cinq à six personnes : des membres de sa famille et une personne « qui s’y connait » me dit-elle. On ne sait jamais ! Et quel plaisir de les voir tous découvrir le tableau. Ils ne l’avaient jamais vu. C’est un moment de partage exceptionnel. Un souvenir rare. Et avant de franchir le seuil, elle me dit : « maintenant, je vais la transmettre à une de mes petites filles ». Quelle récompense !


Après restauration


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