• Alain Durand

J'aimerais bien, mais ...

Au cours de mes discussions, il m'arrive parfois de sentir l'envie de peindre chez certains de mes clients. Lorsque j'essaie d'aller plus loin, je constate que les blocages intérieurs classiques ressortent systématiquement. Voici quelques exemples:

  • "Je n'ai aucune technique, je ne vais jamais y arriver".

  • "Comme je n'ai pas de technique, le résultat va être ridicule, et moi avec".

  • "Je suis très perfectionniste, le résultat ne sera pas à la hauteur".

  • "Il faudrait que je prenne des cours. Mais en ce moment, je n'ai pas le temps. Plus tard".

Bon, je ne vais pas parler psychologie. Je vous propose simplement de découvrir 3 petits livres qui vont très largement vous encourager à vous lancer:

  • Bâtons rompus de Jean Dubuffet - Les Editions de Minuits.

  • Peindre, c'est aimer à nouveau de Henry Miller - Le Livre de Poche

  • Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke - Gallimard



Photo de Jean Dubuffet. By Paolo Monti - Available in the BEIC digital library and uploaded in partnership with BEIC Foundation.The image comes from the Fondo Paolo Monti, owned by BEIC and located in the Civico Archivio Fotografico of Milan., CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=48057961


Ce petit livre d'entretiens de 94 pages est un pure chef d'oeuvre. Basé sur de véritables entretiens que Jean Dubuffet (1901- 1985) a eu avec Marcel Péju au cours de l’année 1976, l’artiste a préféré s’en inspirer pour rédiger lui-même le tout. Ecrit avec une verve mordante, cet ouvrage est d’une importance colossale, comme une leçon de vie, sur l’art, et la création.

Voici quelques extraits en lien avec le sujet qui nous intéresse.


"Q: - Que pensez-vous du rôle que joue dans la peinture le bon dessin?"

"R: - On appelle couramment bien dessiner le faire de manière à s'approcher avec exactitude d'une prise de vue photographique et c'est ce qui m'apparaît à moi mal dessiner, ou plutôt ne pas dessiner du tout. A toute production d'art, si humble soit-elle, on demande en tout cas qu'elle soit créative. Un relevé photographique ne l'est aucunement. S'il faut employer la terminologie selon laquelle bien dessiner serait reproduire exactement la vision optique, je dirais alors que l'art ne commence qu'à partir de mal dessiner, que plus mal on dessine et plus on fait apport créatif."


"Q: - Estimez-vous, comme on le fait généralement, qu'un peintre, avant de donner libre cours à sa fantaisie d'invention, doit être préalablement capable de reproduire l'image optique immédiate des objets?"

"R: - Non seulement je ne le crois pas, mais je suis persuadé que ce lui sera dommageable de s'être exercé à le faire. Ce n'est pas en s'exerçant à mal dessiner - ce qu'on appelle bien dessiner et que moi j'appelle mal dessiner - qu'on progressera dans l'aptitude à bien le faire. Ce me paraît un exercice complètement oiseux. C'est en s'exerçant à faire de la création qu'on a chance de devenir créateur mais on a peu de chance de le devenir en s'exerçant à faire des travaux dont toute création est exclue. J'ajouterai qu'il me paraît des plus faciles pour quiconque, en même temps qu'aussi bien des plus inutiles, de dessiner des objets dans la manière qu'on appelle communément bien dessiner, en façon de relevés optiques, et qu'il ne s'y trouve aucun mérite."


"Q: - Quels conseils donneriez-vous à des gens aspirant à faire des peintures?"

"R: - Je les encouragerais à faire des choses en très grand nombre, des travaux d'improvisation très rapides, en portant leur effort à s'éloigner de tout ce qu'ils connaissent en fait d'images, se préserver de tout mimétisme pour des images faites par d'autres qu'eux et pour toutes les normes culturelles. Je mise beaucoup sur les improvisations rapides ou la délibération n'a pas eu le temps d'intervenir. L'intervention, je m'en méfie, parce qu'elle a toute chance de procéder du conditionnement culturel, d'un mécanisme rationalisant qui s'en vient dénaturer les trouvailles et les éteindre. Je leur conseillerais aussi de regarder très attentivement ces improvisations, de se tenir toujours , bien prêts à adopter ce qu'ils ont fait et s'en satisfaire, sans prendre aucun souci de l'écart que ce qu'ils ont fait peut présenter avec les ouvrages homologués par la culture. J'ai quelquefois dit à des débutants: appliquez-vous à faire des œuvres qui soient vraiment totalement invendables. Si elles ne sont pas telles, c'est alors qu'elles défèrent encore plus ou moins aux normes culturelles et c'est par conséquent que leur apport est faible."


"Q: - Avez-vous d'autres avis à donner à des débutants que ceux dont vous avez fait part?"

"R: - Ils doivent se convaincre qu'une oeuvre d'art est tout à la fois beaucoup moins et beaucoup plus que ce qu'on croit communément. On lui demande, dans l'optique habituelle, qu'elle prenne aspect d'une performance analogue à un numéro de cirque, témoignant de talents exceptionnels qui commandent l'admiration. C'est peu lui demander. Il n'y a nul besoin de cela. Elle peut se présenter au contraire comme un ouvrage bien simple et sommaire, que chacun aurait pu faire. Mais elle doit être douée d'un pouvoir précieux qui est d'éclairer qui la regarde sur un aspect des choses qui lui était inconnu; elle doit avoir l'effet de régénérer sa vision, susciter chez lui une façon nouvelle de regarder les choses et les concevoir. Elle doit exercer une action sur sa pensée, modifier celle-ci, l'inciter à prendre une position neuve, imprévue. C'est une fonction que peuvent avoir de petits ouvrages très humbles et qui en regard fait le plus souvent défaut à des exercices très brillants. Le débutant est trop porté à croire qu'il provoquera l'émerveillement en faisant seulement acte d'une exceptionnelle habilité".



Ecrit en 1960, ce petit livre-bijou de 91 pages, à l'iconographie riche, devrait être remboursé par la Sécurité Sociale tant il vous donne de l'énergie: " Oui, Peindre c'est se remettre à aimer, à vivre, à voir. Se lever à la première heure de l'aube pour jeter un coup d’œil aux aquarelles qu'on a faites la veille ou seulement quelques heures auparavant, c'est comme regarder l'aimée à la dérobée pendant son sommeil. L'émotion est encore plus forte si l'on doit d'abord ouvrir les rideaux. Comme elles sont radieuses dans la lumière froide du petit jour!"

Pour celles et ceux qui connaissent la vie de Henry Miller (1891-1980), vous savez qu'elle a été particulièrement mouvementée. Au cours d'un de ses multiples passages à vide, il découvre le pouvoir magique de la couleur : "peindre, c'est aimer à nouveau". Sans apprentissage, il se lance dans l'aquarelle. Et pourtant, ce n'était pas gagné: "Mais le véritable élan me fut peut-être donné à mon insu pendant les cours de dessin, au lycée. Mon incapacité était tellement flagrante qu'on me fit savoir très vite que je pouvais me dispenser d'assister au cours". Tout au long de ces pages, Henry Miller égrène les souvenirs qui l'amenèrent à reprendre crayons et pinceaux.


Voici quelques extraits:

"C'est parfois l'échec qui est le meilleur gage de succès et souvent un retard s'avère plus utile qu'un progrès. Nous sommes rarement en mesure de nous rendre compte à quel point le négatif sert à produire le positif, à quel point le mal engendre le bien. Nous sommes rarement en mesure de nous rendre compte à quel point le négatif sert à produire le positif, à quel point le mal engendre le bien." (page 12) "Peindre, c'est se remettre à aimer. Pour voir comme le peintre voit, il faut regarder avec les yeux de l'amour. Son amour à lui n'a rien de possessif: le peintre est obligé de partager ce qu'il voit. Le plus souvent, il nous fait voir et sentir ce que nous ignorons ou ce contre quoi nous sommes immunisés. Sa manière d'approcher le monde vise à nous dire que rien n'est vil ou hideux, que rien n'est banal, plat ou indigeste si ce n'est notre propre puissance de vision. Voir n'est pas seulement regarder; ce qu'il faut, c'est regarder-voir; c'est pénétrer du regard et observer. " (page 23)


"L'oeuvre d'un enfant ne manque jamais de nous provoquer, d'en appeler à nous, parce qu'elle est pénétrée et imprégnée de cette assurance quasi magique qui naît d'une approche directe et spontanée des objets." (page 33)

"Je crois sincèrement que l'artiste véritable préfère toujours donner son oeuvre, et non la vendre. Un bon artiste doit avoir un peu de folie en lui, si l'on entend par folie une incapacité exagérée à s'adapter. L'individu qui peut s'adapter à notre monde démentiel est ou bien un homme insignifiant ou bien un sage. Dans le premier cas, il est immunisé contre l'art, et dans le second, il est au-delà de lui." (page 67) "Personne n'acquiert le génie; c'est un don de Dieu. Mais on peut acquérir la patience, le courage, la sagesse, la compréhension. " (page 84)



Dans ce magnifique livre, Rilke se fait le guide spirituel d'un jeune aspirant poète qu'il n'a jamais rencontré en réalité. Il apporte ainsi un précieux témoignage sur la création sur le plan intérieur. De la poésie.



Ce livre est un recueil de dix lettres, écrites entre 1903 et 1908, entre le poète allemand Rainer Maria Rilke et Franz Xaver Kappus, alors encore soldat. Ces Lettres à un jeune poète, sous leur apparente simplicité, cherchent à montrer qu’être poète, c’est avant tout choisir d’emprunter, en toute circonstance, le chemin de la difficulté,


Voici un extrait (page 27):

"Vous demandez si vos vers sont bons. Vous me le demandez à moi. Vous l’avez déjà demandé à d’autres. Vous les envoyez aux revues. Vous les comparez à d’autres poèmes et vous vous alarmez quand certaines rédactions écartent vos essais poétiques. Désormais (puisque vous m’avez permis de vous conseiller), je vous prie de renoncer à tout cela. Votre regard est tourné vers le dehors ; c’est cela surtout que maintenant vous ne devez plus faire. Personne ne peut vous apporter conseil ou aide, personne. Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d’une telle poussée. Alors, approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Évitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer son propre moi qu’en pleine maturité de sa force. Fuyez les grand sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez là votre esprit. Tentez de remettre à flot de ce vaste passé les impressions coulées. Votre personnalité se fortifiera, votre solitude se peuplera et vous deviendra comme une demeure aux heures incertaines du jour, fermée aux bruits du dehors. Et si de ce retour en vous-même, de cette plongée dans votre propre monde, des vers vous viennent, alors vous ne songerez pas à demander si ces vers sont bons. Vous n’essaierez pas d’intéresser des revues à ces travaux, car vous en jouirez comme d’une possession naturelle, qui vous sera chère, comme l’un de vos modes de vie et d’expression. Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. Aussi, cher Monsieur, n’ai-je pu vous donner d’autre conseil que celui-ci : entrez en vous-même, sondez les profondeurs où votre vie prend sa source. C’est là que vous trouverez la réponse à la question : devez-vous créer ? De cette réponse recueillez le son sans en forcer le sens. Il en sortira peut-être que l’Art vous appelle. Alors prenez ce destin, portez-le, avec son poids et sa grandeur, sans jamais exiger une récompense qui pourrait venir du dehors. Car le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la Nature à laquelle il s’est joint.

Il se pourrait qu’après cette descente en vous même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire.

Que pourrais-je ajouter ? L’accent me semble mis sur tout ce qui importe. Au fond, je n’ai tenu qu’à vous conseiller de croître selon votre loi, gravement, sereinement. Vous ne pourriez plus violemment troubler votre évolution qu’en dirigeant votre regard au dehors, qu’en attendant du dehors des réponses que seul votre sentiment le plus intime, à l’heure la plus silencieuse, saura peut-être vous donner."



Alors, vous vous lancez ? Tenez-moi au courant.

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